L’hospitalité qu’ elle offre aux dieux et aux hommes, constiste-t-elle faiblesse ou générosité de son caractère ?
Nous reprendons enfin une question posée par Fréderic Ewen, dans son étude sur Brecht «Qu’est-ce que ce monde où il faut payer un prix exorbitant pour être bon et pour faire le bien, où pour survivre il faut être cruel, impitoyable et exploiter son prochain?»
Telles sont les questions auxquelles notre communication vise à répondre. Faisons d’ abord un bref exposé du sujet : les dieux immortels, après une longue période d’ absence, visitent le monde, pour surveillent eux-même la vie que mènent les mortels et pour se rendre compte personnellement s’ ils existe encore de gens justes et moraux sur terre.
Ils choisissent (consciemment ? fortuitement ? nous poserons la question dans la suite de notre exposé) la capitale du Se-Tchouan, ville qui est à demi européanisée, perdue dans l’ immence espace du territoire chinois. Travestis, et guidés par Wang, le marchant d’ eau, ils se mêlent à la vie quotidienne des hommes, et cherchent à trouver des réponses concernant la moralité ou la corruption humaines. La réalité leur paraît pénible et décevante. Dans le monde actuel règne l’ injustice et la méchanceté, tandis que les valeur morales sont presque complètement exclues, remplacées par celles de la matérialité brute. Personne ne les accueille pour passer la nuit chez-lui, sauf une jeune prostituée, Shen-Té, nommée d’ ailleurs auparavant «la bonne âme» de Se-Tchouan, du fait de la bonté qui la caractérise.
Après avoir passé la nuit chez-elle, les trois dieux s’envont le lendemain matin, ayant lui offert beaucoup d’ argent comme récompence. C’est ainsi que la pauvre prostituée devient riche, tout d’ un coup, sans rien perdre par ailleurs de sa personnalité. Elle continue d’ être bonne, de bénir les pauvres et d’ héberger tous ceux qui avaient besoin (la Veuve Shin, la famille de huit personnes, le Sans Travail) dans le petit magasin de tabac qu’ elle avait loué, pour gagner honnêtement sa vie. Néanmoins, l’ ingratitude et la méchanceté des autres, (du Menuisier, de la Propriétaire madame Mi-Tsu, du Neveu) l’ oblige à inventer un moyen de survivre, entourée qu’ elle est par des gens qui ne s’occupent que de leurs intérêts, y compris le jeune aviateur sans emploi (Yang-Sun) l’homme qu’elle avait profondement aimé.
Elle invente, donc, un «alter ego» masculin (Shui-Ta), d’ un caractère complètement opposé au sien, et se présente travestie sous son masque. Lui (que Shen-Té appelle d’ailleurs «cousin»), est sevère, presque cruel envers les autres, indifférent à leurs besoins.
Il est agressif, impitoyable envers les hôtes, qu’il oblige à quitter le foyer offert par Shen-Té. En même temps, il est l’ alibi de Shen-Té, qui trouve un réfuge à sa «persona», afin de se sentir soulagement à la pression qu’ elle subit, du fait de sa politesse et de sa générogité envers les autres.
Comme ces deux personnages dramatiques ne peuvent pas cohexister sur scène, et parce que l’ accouchement avancé de Shen-Té ne peut pas rester pour longtemps caché aux autres, elle disparaît pour longtemps, sous prétexte qu’ elle part en voyage chez ses parents à la campagne.
Certains de ses voisins (parmi lesquels le barbier Shu Fu) supçonnent et accusent Shui-Ta de l’ avoir assassiné. Au procès qui a lieu à la fin de la pièce, la vérité éclate et les trois dieux qui étaient à la place des juges, trouvent l’ héroïne innocente et accèptent les explications qu’ elle donne pour justifier ses actions. Ils lui permettent ainsi de se présenter travestie en Shoui-Ta «une fois par mois», sans pourtant cesser d’ être toujours «la bonne âme» de Se-Tchouan.
Après ce bref exposé concernant l’ action et l’ intrigue, les conflits et les caractères de la pièce, nous prolongerons notre refléxion sur l’ analyse textuelle. La pièce, écrite dans les années 1938-1941et présentée pour la première fois sur scène en 1943 à Zurich, se place parmi les oeuvres de Brecht nomées «épiques» ou «didactiques». Il s’ agit d’un théâtre nouveau qui «correspond à la nouvelle situation sociale prévalant actuellement, mais il ne sera compris que de ceux qui comprennent cette situation nouvelle».
Ce théâtre veut réveler les méchanismes du système capitaliste, de sotre que le spectateur puisse au delà de la pièce, prendre conscience de la réalité actuelle dans laquelle il vit. Cette production dramatique se met au service de l’ idéologie de la lutte des classes, c’ est ainsi qu’ elle est donc classée comme «militante» ou «à thèse», en référence aux directifs de son auteur.
Il s’ agit d’ une dramaturgie spécifique, qui vise plutôt à la sensibilisation sociale et politique du spectateur, en lui donnant l’ occasion de prendre conscience le fonctionnement du système capitaliste, qu’ à son plaisir esthétique et artistique.
Divisée en dix scènes autonomes et successivement juxtaposées, interompues les unes les autres par sept intermèdes, elle s’articule en prologue, une épilogue et quelques petits poèmes-chansons, très représentatifs du style typique de Brecht, procédés qu’on retrouve dans les autres chef-d’oeuvres, telles que «Mère courage et ses enfants», «Cercle de craie caucasien», «L’opéra de quat’ sous» etc.
L’espace lointin (la Chine) et le temps indéfini, contribuent à l’ expression du didactisme politique et idéologique, puisque l’ espace et le temps dramatiques font référence, implicitemment, à l’ espace et le temps réel. C’est pour cela que Brecht nomme sa pièce «parabole», parce que, comme d’ ailleurs dit G.Banu dans son étude sur Brecht «La Chine devient alors espace véritablement neutre au carrefour du vrai et du faux» (….)la pauvreté orientale offre à Brecht une première hypothèse de travail».
Pour le spectateur dans la salle «La Bonne âme de Se-Tchouan » crèe simultanéiment un dialogue de l’ auteur allemand avec deux conceptions : d’ une côté avec l’ éthique chrétienne et la conception moraliste et métaphysique du monde, et de l’ autre côté avec le système capitaliste et l’ exploitation de l’homme.
Face à ces deux poles, pour sa part, Brecht nous propose comme thèse intermédiaire, l’idéologie marxiste et les valeurs du matérialisme historique. Il nous présente une oeuvre de caractére «épique» et «didactique» éloignée de la tragédie grecque ancienne et de la conception tragique du monde, autant que du drame historique et social contemporain. A l’ aide de ses héros, il crèe une synthèse du caractère dialectique, entre des élements contradictoires et presque inconciliables.
Par le fait même de son hospitalité offert sans distinction aux dieux immortels et aux hommes humbles, Shen-Té prouve les vertus de son être. Mais, c’est aussi exactement à cause de cela qu’ elle rencontre tant des difficultés, tant des problèmes pour survivre dans le monde actuel. Les dieux, eux-mêmes, approuvent l’ impossibilité d’ être et de rester quelqu’un de bon dans les conditions actuelles, et justifient finalement son attitude.
Pourtant, Shen-Té surpasse même ses propres limites tout en manifestant sa charité chretienne et sa pitié pour tous ceux qui en ont besoin. L’ hospitalité qu’ elle offre avec tant de générogité à tous ceux qui demandent son aide, prouve qu’elle est vraiment une «bonne âme», au sens moraliste et religieux.
C’est pour cette raison qu’elle veut d’ ailleurs éduquer son futur enfant de sorte qu’ il apprenne dans sa vie potentielle (parce qu’il n’est pas encore né ) à aimer l’autrui et lui fournir l’ hebérgement chaque fois qu’il lui demande.
Malheureusement le monde dans lequel Shen-Té vit, est trop cruel, trop inhumain, par conséquent elle doit se protéger afin de pouvoir survivre. C’est ainsi que son «alter ego» Shui-Ta apparaît, qui représente les principes opposés d’un matérialisme brut, non dissimulé.
Brecht, à l’ aide de la téchnique de la «distanciation», arrive à provoquer les émotions de son spectateur et produire chez-lui les conclusions attendues. L’ hospitalité, d’une côté représente la vertue traditionnelle humaine, d’ un monde purement idéaliste, dans lequel règnent des lois et des valeurs métaphysiques et morales. La cruauté et l’ inhumanité de Shui-Ta, à l’ inverse, l’ inhospitalité et le réfus d’aide de manière désintéressée, prouvent la réalité du monde capitaliste, dans lequel l’ argent et le pouvoir financier sont les seules valeurs respectées par les hommes.
C’ est pour celà (selon nous) que Brecht invente le «doublage» de son héroïne, au lieu d’inserer au plot de la pièce un nouveau, troisieme personnage.
Car, au moment où le spectateur dans la salle entrainé par les actions de Shen-Té considère l’ hospitalité offerte aux dieux et aux hommes comme un trait de générosité psychique, Shui-Ta se présente, qui prouve qu’il s’ agit exactement du contraire, c’ est à dire que c’est plutôt par faiblesse et par impuissance et non par vertu, que Shen-Té reste tout au long de la pièce la «bonne âme».
Cet «alter ego» anthipatique et cruel choque le spectateur, et produit des reflexions critiques sur les notions du bien et du mal, du moral et de l’ amoral, de sorte que la pièce s’éloigne de façon décisive du domaine du mélodrame et devient une «pièce à thèse». Car le but final de l’ auteur n’est pas de créer une oeuvre qui touche la sensibilité, les émotions de son spectateur, mais une oeuvre qui choque et qui provoque ses sentiments, lui permettant, en même temps (et à cause de cela) de créer des sylogismes concernants les vraies causes et les vrais effets de l’ exploitation de l’homme dans la réalité capitaliste.
Cette attitude critique du public envers le héros/l’héroine de la pièce, produite par la «distanciation» entre le spectateur dans la salle et l’ acteur sur scène, réalise le but final de l’ auteur, la didactique politique et sociale du public.
Le même effet se produit également par d’autres moyens, consciemment introduits, dans la pièce, tels que l’espace dramatique lointain (la Chine), le temps hors de l’ histoire (car les «coolies», ces pauvres chinois représentent la pauvreté absolue) l’ interruption de l’ action par des intermèdes, le rôle du vandeur d’ eau (Wang), qui s’adresse immédiatement au public et interompe la suite de l’ action scénique, la juxtaposition de scènes autonomes, les indices scéniques, les intermèdes etc.
Brecht ne mène pas le sylogisme du spectateur à l’ impasse du fait d’une faiblesse dramaturgique; il ne crée pas de caractères dramatiques contradictoires fortuitement, non plus. Il le fait sciemment, parce qu’ il veut prouver que l’ opposition de ses deux personnages dramatiques (Shen-Té /Shui-Ta), représente le miroitement de deux idéologies, de deux mondes contradictoires : d’ une côté, celui de la moralité chrétienne, qui signifie en même temps, l’ impuissance de l’ homme à survivre dans les conditions purement materielles ; de l’ autre, celui du capitalisme cruel, fondé sur l’ exploitation de l’ homme, l’ injustice et finalement le bipolarisme «maître-esclave». Brecht reconnaît que les avantages de chacun parmi les deux systèmes, constituent en même temps les désavantages pour l’ autre. C’ est pour cela qu’ il s’ abstient consciemment de se placer clairement pour ou contre l’ un ou l’ autre.
Lorsqu’ il prouve que la cohexistance de ses deux personages dramatiques (Shen-Té/Shui-Ta) n’ est pas possible, il veut prouver que dans le monde actuel, religion et matérialisme sont inconciliables : hospitalité et inhospitalité ne peuvent pas cohexister chez le même personnage.
S’ il avouait la supériorité de Shen-Té envers Shui-Ta, il se mettrait à côté de ceux qui continuent à avoir une idée moraliste pour l’ hospitalité, qui arrivent (comme l’ héros de Max Frisch d’ ailleurs dans sa pièce «Monsieur Bonhomme et les insendies» (1958) à se faire humilier par les personnages hébergés.
Si par contre il se mettait à côté de Shoui-Ta, il serait (d’ une certaine façon) prédecesseur de Friedrich Dürrenmatt et de sa pièce «Le retour de la vieuille dame» (1956), dans laquelle la vieuille riche dame hébergée par ceux qui l’ avaient blaissé auparavant, lorsqu’ elle était jeune, pauvre et impuissante, trouve l’ occasion d’ une vengeance cruelle.
Brecht n’ accèpte ni l’ une, ni l’ autre, de ces attitudes possibles. Parallèlement, de façon indirect, il se met à dialoguer avec la tragédie grecque ancienne et les valeurs qu’ elle représente.
Les dieux qui travestis visitent le monde (sujet d’ un mythe bien connu de l’antiquité grecque) la notion de l’ hospitalité au sens qui l’entand la culture grecque ancienne (selon lequel l’hôte était un personnage sacré), le procès final et l’intervention divine , se retournent ici, de sorte qu’ on ose dire que la pièce brechtienne consiste en une sorte de intertexte, un dialogue de l’ auteur allemand avec les poètes tragiques grecs.
Dans un monde abandoné par le suprême principe métaphysique (les dieux), dans lequel il n’y a qu’ un seul homme juste, honnête et moral (allusion probable au personnage de Lot de l’ Ancien Testament), dans un monde qui «va lui même», sans aucune aide ni surveillance (allusion peut on dire à la tragédie ancienne), Brecht nous propose de façon implicitement sa propre idéologie, le matérialisme dialectique, comme la troisième solution intermédiaire entre le monde du capitalisme et celui de la la religion chrétienne.
Selon lui, l’ homme malgré les difficultés qu’il rencontre, dans la vie quotidienne, malgré le fait qu’il est obligé de se bâtre tout seul contre de puissances et des méchanismes sociales supeurieures, doit garder sa vertu, son attitude critique envers les valeurs matérielles et trouver la force de rester fidèle à ses principes moraux.
C’est ainsi que Brecht, pour une fois encore, nous propose son schéma dialectique, fruit des contradictions entre des idées et des situations précedentes. Or, si nous prenons comme «thèse» de ce schéma la difficulte de l’ individu à survivre dans un monde hostile, et acceptons l’hospitalité offerte par Shen-Té comme le point de départ, nous pouvons désormais accepter comme «antithèse» la cruauté et l’ inhospitalité de Shui-Ta, fruit des conditions sociales précises (se système capitaliste). Par conséquent, comme «synthèse» finale, nous sommes obligés d’ accepter cette attitude contradictoire (conseillée par les dieux d’ailleurs) d’ une vie qui sera morale et juste pour toujours, sauf un jour par mois.
De même, nous pouvons prolonger notre schéma dialectique aux niveau des idées et des idéologies et concevoir la moralité chrétienne comme «thèse», l’ amoralité capitaliste comme «antithèse» et arriver ainsi de nouveaux à la même conception (par un autre chemin), celui du marxisme, comme étant le «synthèse» de tous les contradictions.Voila, une fois encore, le procédé de la dialectique appliqué concrétement dans la pièce précise de Brecht.
Néanmoins, cette idée reste loin de la pratique sociale et politique du marxisme, météorisée dans un monde presque utopique, loin de celui des autres pièces «didactiques» plus engagées de l’ auteur.
Les dieux, qui apparaissent de nouveau à la fin de la pièce dans la scène du procès de Shen-Té à la place des trois juges, donnent la réponse au dilèmme de l’ innocence ou de la culpabilité de son héros (Shui-Ta). Par conséquent offrent le soulagement au public. Shen-Té (voir l’ homme ordinaire, quotidien) doit rester pour toujours «la bonne âme», l’ hospitalité continue à exprimer la survivance et la supériorité idealistes, vis à vis de l’inhospitalité du monde capitaliste. Néanmoins, de temps en temps («une fois par mois» comme le fait l’ héroïne de la pièce) il est possible que l’ ordre soit renversé, que Shui-Ta remplace Shen-Té, de sorte qu’ elle puisse se délivrer de la pression subie du fait de sa bonne volonté.
Cette sorte de moralité ambigué et contradictoire, chrétienne et marxiste en même temps, cette conception presque utopique de Brecht pour la formation d’ un monde nouveau où (comme Bernard Dort dit dans sa «Lecture de Brecht» «il soit possible d’ être soi-même d’ être pleinement, avec les autres et non contre eux» forme (d’ après nous) le noyau idéologique de cette pièce didactique de Bertold Brecht.
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